Architecte et urbaniste français, Philippe Chiambaretta est le fondateur de PCA-STREAM, à la fois laboratoire de réflexion et agence d’architecture. En croisant théorie et pratique PCA-Stream s’appuie sur la pluridisciplinarité pour fabriquer les villes de demain. Invité à s’exprimer, l’intéressé défend une politique de santé des villes basée sur des projets expérimentaux. Explications.
Pour vous, la ville est un métabolisme, pourquoi ?
Depuis la seconde moitié du XXe siècle, l’explosion démographique et l’amélioration des conditions d’existence ont drastiquement déstabilisé l’équilibre biophysique de la planète.
L’augmentation exponentielle de la population humaine conduira près de 90% de la population mondiale vers une forme d’habitat urbain d’ici 50 ans. Les villes confirment ainsi leur rôle de moteur et de lieu de toutes les mutations à venir. Le phénomène urbain doit être abordé au regard de nouveaux savoirs susceptibles d’inoculer aux villes une capacité de résilience inconnue aujourd’hui.
Le mot métabolisme s’entend dans le sens où la ville constitue un système complexe et dynamique qui fonctionne comme un organisme vivant.
Nous travaillons sur chaque projet urbain à travers le prisme de la résiliance entre les cinq strates qui composent la ville : les mobilités, les infrastructures, les usages, le bâti et bien sûr la nature. En les analysant, nous proposons un cadre conceptuel apte à gérer la complexité infinie de tels systèmes. PCA-STREAM a, par exemple, été mandatée pour mener une étude sur le devenir de l’avenue des Champs-Elysées à Paris. L’objectif est de faire revenir les habitants sur cette avenue, majoritairement fréquentée par des touristes.

Nous nous sommes entourés d’une cinquantaine d’experts, scientifiques artistes ou bien encore designers, pour analyser les flux de circulation, de l'immobilier, de l'aménagement des espaces publics, de la nature en ville, etc. A partir de constats chiffrés, nous faisons ensuite des simulations de trafic automobile, d’usages, de température, etc. C’est presque un IRM de la ville grâce à la data. Celle-ci nous permet également de mesurer l’efficacité de nos actions et de les ajuster dans le temps si besoin, dans une approche de « test & learn ». Dans la fabrique des villes, l’enjeu est de dépasser un modèle segmenté, spécialisé, descendant et linéaire pour tendre vers un modèle transversal, transdisciplinaire, ascendant et circulaire. L’architecte devient ainsi le chef d’orchestre d’une intelligence collective, adossée à une intelligence artificielle qui n’est qu’un outil au service d’une nouvelle fabrique des villes.
En quoi la maîtrise d’usage est déterminante dans la conception des villes ?
La maîtrise d’usage place les utilisateurs au cœur des projets. Nous sommes passés d’une ère de la propriété à celle de l’usage. Aujourd’hui par exemple on ne parle plus de voiture mais de mobilité et nous travaillons de la maison avec une plus grande porosité entre la vie personnelle et professionnelle. Ainsi, c’est la définition globale de nos usages, de nos comportements, des scenarii de vie que nous estimions acquis qui se retrouvent désormais chamboulés.
Notre véritable ambition est de servir les besoins et attentes des utilisateurs finaux ; de renouveler leur rapport à l’espace afin que ce dernier offre une valeur ajoutée qui ne soit pas accessible à distance. C’est vrai pour les bureaux, mais également pour les points de vente ou les espaces publics. Il s’agit in fine de l’expérience des utilisateurs. La clé de réussite d’un projet immobilier réside plus que jamais dans la compréhension de l’usage connu, fantasmé ou réel des espaces. Une fois que nous avons défini un scénario d’usage, l’espace intervient alors comme une mise en scène que l’architecte vient sublimer.

Vous défendez une « politique de santé des villes » afin de les rendre à la fois désirables, inclusives et durables. Pourquoi et comment ?
En tant qu’acteurs ou concepteurs des villes, nous devenons des médecins-chercheurs cherchant à résoudre les maux des villes, plutôt que des créateurs. Aujourd’hui nous devons apprendre à vivre avec l’incertitude et notre rôle a naturellement considérablement évolué. Pour réduire, voire neutraliser, les impacts négatifs de l’expansion urbaine globale sur l’écosystème, je propose en effet une politique de santé des villes afin de les rendre désirables, inclusives et durables.
Désirables, car stressantes et polluées, elles ne sont plus sources de bien-être. Nous devons créer un « amour des villes » à travers un mode et un lieu de vie. Inclusives, car elles produisent de plus en plus d’exclusion. Durables enfin, car elles consomment 80 % des ressources de la planète sur seulement 2 % de sa superficie.
Un tel objectif nécessite un faisceau de transitions simultanées dans toutes les aspects de la ville, notamment au niveau des mobilités et de la nature. Il s’agit d’un équilibre tout particulièrement complexe à atteindre et il est plus que jamais nécessaire de nous appuyer sur la data et de croiser les expertises. L’architecte observe les signaux faibles dans les évolutions des modes de vie afin de les anticiper sur au moins cinq ans puisque c’est le temps de production moyen d’un bâtiment. Anticiper, cela veut dire sortir de son agence pour aller se confronter aux points de vue des scientifiques, des géographes, des designers, des artistes et bien sûr des usagers. C’est en s’appuyant sur les différentes expertises que l’on peut s’attaquer aux maux des villes.

Intégrez-vous les citoyens dans votre démarche ? Pouvez-vous présenter d’autres leviers pour créer davantage d’inclusion ?
Le maître d’usage a ainsi la charge de définir le scénario à privilégier et d’y associer toutes les parties prenantes. Des concertations doivent ainsi voir le jour, notamment via des plateformes collaboratives. Pour le projet des Champs-Élysées nous avons par exemple utilisé la plateforme make.org pour solliciter l’avis de citoyens. Un succès puisqu’elle a permis à près de 100 000 franciliens de s’exprimer sur le sujet ! De même pour les projets d’architecture, il s’agit d’adopter une approche horizontale et non pyramidale. Plus que jamais, la co-construction crée l’inclusion.
Sur la question de l’inclusivité, il peut y avoir dans l’évolution du télétravail une piste intéressante pour imaginer une organisation différente du territoire, non seulement dans l’organisation des villes mais également dans l’articulation des villes entre elles, entre l’hyper-centre, la 1ère couronne, les villes moyennes. Cela prendra plusieurs années de voir si les modes de travail changent dans les entreprises, si les technologies se développent, si l’on en retire des bénéfices évidents et quantifiables. C’est certainement l’un des axes de recherche les plus importants pour les années à venir.
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